Charles Gleyre

Charles Gleyre : une quête d’harmonie

Oublié par l’historiographie du XIXe siècle, Charles Gleyre (1806 – 1874) fait partie des artistes réhabilités par les recherches récentes en histoire de l’art. L’oeuvre singulière du peintre suisse est aujourd’hui à l’honneur dans une exposition chronologique retraçant les diverses étapes de sa vie artistique et personnelle. À l’occasion de la première rétrospective en France, nous avons visité l’exposition monographique «Le romantique repenti» organisée au musée d’Orsay jusqu’au 11 septembre. 

Un long voyage

Les cinq premières salles de l’exposition nous évoquent le voyage initiatique entrepris par l’artiste parti à la recherche de la gloire. Orphelin à l’âge de douze ans, Charles Gleyre est recueilli par son oncle à Lyon, qui le destine au dessin de «fabrique» dans l’industrie textile. Mais le jeune Helvète se détourne rapidement de cette voie pour embrasser une carrière de peintre d’Histoire qui semble le fasciner. Arrivé à Paris en 1825, il devient élève à l’école des Beaux-Arts puis intègre l’atelier de Louis Hersent, peintre néo-classique, ancien élève de Jacques-Louis David. Deux ans plus tard, il quitte Paris pour Rome dans le but de parfaire son apprentissage. Fauché et inconnu, la ville éternelle ne lui offrira pas le succès attendu même si c’est l’occasion pour lui de produire ses premières toiles importantes dont «Les Brigands romains» en 1831 qui caractérisent toute l’audace, la violence et la singularité de Gleyre donnant ainsi le ton à ses productions futures.

Charles Gleyre

Les Brigands romains, 1831 – Photo © RMN-Grand Palais Gérard Blot

L’artiste quitte Rome pour se lancer dans un voyage de plus de trois années en Orient au cours duquel il traversera tour à tour la Sicile, la Grèce, l’Égypte et le Soudan. Cette partie de l’exposition intitulée «Survivre à l’Orient» explique l’impact majeur de cette expérience sur la création artistique de Gleyre. Captivé par l’architecture des grands temples égyptiens tout autant que par les costumes des populations rencontrées, il s’attache à les reproduire fidèlement pour les intégrer plus tard dans ses compositions de manière plus personnelle.

Charles Gleyre

Intérieur du Temple d’Amon, Karnak, 1835 – Photo © 2016, Museum of Fine Arts, Boston

De retour en France en 1837, usé et fatigué par ce périple éprouvant, c’est une fois de plus la grande désillusion. Charles Gleyre s’essaie à la peinture orientaliste et se lance dans les grands décors de châteaux mais il essuie des critiques acerbes de la part de ses confrères notamment d’Ingres ! En effet, Gleyre est en dehors des canons artistiques de l’époque et peint de manière trop réaliste les corps sensuels des allégories. Des corps nus non idéalisés, vous imaginez !!! Au début du XIXe siècle, c’est difficilement acceptable. Il faudra attendre Édouard Manet et sa fameuse « Olympia » en 1863 pour voir les mentalités hypocrites changées sur la nudité dans l’art.

Les prémices du succès

C’est seulement à partir de 1843, à l’âge de 37 ans, que les portes de la reconnaissance s’ouvrent à Charles Gleyre. Ce dernier expose au Salon (grand prix de peinture annuel organisé par l’Académie royale, ce concours est très important pour les jeunes peintres qui veulent faire carrière) une toile intitulée «Le Soir» dit aussi «Les illusions perdues». Peinture majeure dans la carrière de l’artiste, celle-ci représente la synthèse entre son expérience décisive en Orient et son apprentissage académique. Le sujet de ce tableau est issu d’une hallucination qu’il eût en 1835 en s’assoupissant sur les bords du Nil. Profondément mélancolique, «Les illusions perdues» est un tableau empreint d’une dimension autobiographique particulièrement prononcé sur les espoirs de ce peintre qui, tout jeune, se rêvait «tout en haut de l’affiche».

Charles Gleyre

Les Illusions perdues dit aussi Le Soir, 1843

À partir de la salle 6, l’exposition nous dévoile l’évolution artistique de Gleyre une fois la renommée acquise et notamment la création de son atelier. Républicain convaincu et artiste engagé, des peintures comme «Les Romains passant sous le joug» dit aussi «La Bataille du Léman» (1858) sont autant d’avertissement au Second Empire de Napoléon III. Boudé par les instances officielles, c’est depuis la Suisse que viendront ses principales commandes d’où sont tirées d’ailleurs une grande partie des peintures exposées ici.

Originalité et harmonie

Paysages rocheux influencés par l’Orient aux doux effets de lumière, peintures d’Histoire antique ou militante, érotisme des compositions à la fin de sa carrière dans un art résolument «pompier» (mot un petit peu moqueur qui définit un art très académique, qui ne sort pas des sentiers battus dictés par les instances officielles), l’exposition éclectique se termine sur un Charles Gleyre désormais apaisé et en accord avec sa peinture. L’œuvre du peintre détonne à certains égards. En effet, il suffit d’observer sa toile poétique intitulée «Le Déluge» (1856) ou encore la violence symbolique de «La Danse des Bacchantes» (1849) pour enfin s’apercevoir de l’originalité extraordinaire de cet artiste hors du temps. L’harmonie atteinte se manifeste aussi dans la douceur des figures féminines idéalisées qui irradient les toiles du maître à partir de 1860 (« Le Bain », 1868).

Charles Gleyre

Le Déluge, 1856 – Photo © Clémentine Bossard, Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

Charles Gleyre

La Danse des Bacchantes, 1849 – Photo © J.-C. Ducret, Musée Cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

La postérité

En guise de conclusion, la dernière salle évoque la postérité de l’artiste dans l’histoire de l’art en évoquant les prestigieux élèves qu’il eut sous sa tutelle. De mystérieux inconnus encore me diriez-vous ? Détrompez-vous ! Auguste Renoir, Alfred Sisley, Frédéric Bazille et Claude Monet ! Rien que ça. Ce dernier, en revanche, ne resta pas longtemps dans l’atelier du maître, et voici ce qu’il disait :

« La vérité, la vie, la nature, tout ce qui provoquait en moi l’union, tout ce qui constituait à mes yeux l’essence même de l’art, n’existait pas pour cet homme. Je ne resterai pas chez Gleyre. Je ne me sentais pas né pour recommencer à sa suite « Les illusions perdues » et autres balançoires. Alors à quoi bon persister ? » Claude Monet, 1924

Sévère ! Pas surprenant lorsqu’on voit, a posteriori, la production du plus célèbre des impressionnistes. En tout cas, nous avons aimé ! Pourquoi ne pas mettre à l’épreuve cette citation de Monet ? Au travers d’un parcours d’une dizaine de salles, venez découvrir l’œuvre et la vie étonnante de Charles Gleyre. L’exposition est courte – fait plutôt rare au musée d’Orsay- très didactique et agencée chronologiquement pour une plus grande clarté. Vite, il ne vous reste qu’une poignée de semaines !

Charles Gleyre

Le Bain, 1868

Quand ?

Du 10 mai au 11 septembre 2016

Où ?

Musée d’Orsay

Tarifs ?

12 € / 9€

Gratuit pour les moins de 26 ans résidents ou ressortissants de l’un des pays de l’Union Européenne. Gratuit tous les premiers dimanches du mois.

S’y rendre :

Musée d’Orsay
1, rue de la Légion-d’honneur
75007 Paris

En métro/RER :
Ligne 12 station Solférino – RER Ligne C station musée d’Orsay

 

Alexis Ozouf

 

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