Journal de mon confinement #3

Jeudi 19 Mars

Entre quatre murs depuis lundi soir, j’ai des crises de claustrophobie avant de m’endormir. J’étouffe, j’ouvre toutes les fenêtres, ça crée un mini cyclone dans l’appart. Ça va mieux. Je me demande si le coronavirus se propage dans les courants d’air. J’entends le voisin qui éternue. Je ferme la fenêtre, et j’étouffe à nouveau.

7h17

La sonnerie de WhatsApp retentit avant celle du réveil. Message d’A.V. qui vit à Mulhouse « Chez nous on est cent mille [habitants ndlr] et il paraît qu’on entrepose les corps dans la patinoire, alors imaginez quand le pic va arriver à Paris »

Message de C.M., expat en Australie : « Ma cousine M. est graphiste et a bossé comme une dingue ces dernières années pour ouvrir ses deux boutiques à Paris. Elle me dit que c’est sûrement la fin. »

C., photographe et vidéaste du Collectif le Réseau « A part les contrats que j’avais en route et que je termine tant bien que mal, non, j’ai plus rien, là… »

9h01

Coup de fil de Tatie M. : « Ta mère m’a appelée ce matin. Elle a de la fièvre, et se sent très fatiguée, j’ai préféré te prévenir »

Ai-je été porteuse saine ? Est-ce de ma faute?

Tu as vaguement conscience de la gravité de la situation, des milliers de morts dans le monde, des gens qui perdent leur activité faute de clients. Quand tu as la chance d’être salarié et confiné, tu peux croire, à tort que le corona t’épargnera. Le SMS d’un ami qui met la clef sous la porte, la voix d’un proche qui t’annonce qu’il est fiévreux te fouette le mental. Ton confinement devient ta seule bouée de sauvetage. Aujourd’hui encore, je resterai cloîtrée.

10h16

Mes collègues sont au charbon. Les banquiers sont sur le pont. Chaque jour moins nombreux. Quotidiennement, j’apprends de nouvelles mises en quatorzaines, des agences qui ferment. Je me refuse de sortir. Même pour 5 minutes. Même si c’est permis. Il paraît qu’on peut faire un footing, un tour de pâté de maison pour prendre l’air. Les images des runners sur les quais de Seine me choquent. Par respect pour ceux qui prennent tous les risques à l’extérieur pendant que je suis à la maison, je pratique un confinement radical.

Suis-je devenue extrémiste ?

12h13

On regarde le journal du temps qu’il fait. Le présentateur a déserté la carte. Une voix off, et l’hexagone, ensoleillé, jusqu’à la fin de la semaine.

Message de C. : « La météo est une salope ».

13h28

Sur le fil info de LCI, je lis : « Face au risque de recrudescence des violences faites aux enfants pendant le confinement, les associations s’organisent »

J’ai une boule au ventre. Je pense aussi aux violences faites aux femmes. Je mesure combien il est précieux de se sentir en sécurité chez soi.

15h52

Rafael a toussé toute la journée. Je fais des recherches sur les symptômes du coronavirus chez les moins de 12 ans. Sans succès. Je demande à WhatsApp si le Covid19 a cet effet sur les enfants. On me dit de ne pas m’inquiéter pour lui. J’avoue à B. qu’en fait j’ai peur pour ma vie. Elle me conseille de me tourner vers un psy.

16h15

Comment faire des cookies en période de pandémie.

  • 120g de beurre salé
  • 220 grammes de farine
  • 1 oeuf
  • 150 grammes de sucre roux
  • 100g de chocolat
  • 1 tbs de café soluble
  • 1 tbs de bicarbonate de soude
  • 1 savon de Marseille
  • 1 gramme de Xanax

Gober le Xanax. Se laver les mains. Sortir tous les ingrédients, autant de bols, un saladier propre et une balance de cuisine. Se laver les mains. Laver le saladier et les bols. Peser les ingrédients, chacun dans son bol. Se laver les main entre chaque pesée. Mettre le four à chauffer à 180°C. Se laver les mains. Mélanger tous les ingrédients dans le saladier. Sortir le papier sulfurisé. Le laver et se laver les mains. Faire des boules de pâte et les disposer sur le papier sulfurisé. Mettre à cuire une dizaine de minutes. Un peu plus si le four n’est pas zélé. Sortir les cookies (ils sont encore mous). Eternuer. Se laver les mains et tout recommencer.

17h09

Le bruit de quelques ambulances, de rares scooters. Les oiseaux qui chantent, les mouches qui volent. Et le silence.

19h07

On entend passer le camion poubelle, c’est l’heure de l’apéro !

20h00

Applaudissements, puis les infos. + 2000 cas en 24h.

Episode précédent : Journal de mon confinement #2

About Bahia L.

A mes inexistantes heures perdues, je cultive l'ennui et la lenteur, et n'ai de meilleure compagnie que celle du vide et du silence. Le reste du temps, j'aspire à ne rien faire. http://eklektike.com/ https://www.facebook.com/bahia.lachnani