Samedi 21 Mars
120h d’enfermement. Le tiers de la quatorzaine. La situation me semble irréelle. J’ai le sentiment de vivre un cauchemar collectif. Le soleil squatte le ciel, chaque jour plus longtemps, et je me demande quand je pourrais emmener Rafael jouer au parc. Pour le moment, le confinement ne semble pas l’atteindre. Il suit scrupuleusement son planning et ne réclame pas de sortie. Jusqu’ici, tout va bien.
9h00
Mon fils n’a pas compris que c’est le week end. Je lui donne des devoirs. Pendant ce temps, je me tourne les pouces sur le canapé.
9h53
Tweet d’un anonyme en manque d’affection: « Chatroulette existe encore ? » Clara veut vérifier.
9h57
Après quatre webcams d’une sophistication douteuse, on répond par l’affirmative. Je coupe le wifi pour la journée.
11h37
Je récolte des graines germées, je fermente mes yaourts et je pétris mon pain, je fabrique ma lessive et mon dentifrice. J’ai lancé une culture de salade. J’ai un lombricomposteur pour la gestion des déchets organiques. C’est bon d’être écolo en temps de pandémie !
11h48
J’ai envie de manger une omelette. Quelqu’un aurait un plan pour adopter une poule ?
11h56
Mon trésor de 6 ans m’annonce fièrement que deux de ses dents bougent. C’est con, la petite souris est confinée, et elle n’a plus de monnaie.
15h35
L’heure est grave, on est à court de sardines, de PQ et de bière. On a pas poussé l’autosuffisance si loin. Seul le supermarché peut nous sauver. Aucune de nous ne se sent d’y aller. L’expédition se joue à Docteur Maboul.
15h36
En saisissant la côte de rire, j’assassine le patient en plastoc’. Je suis de sortie.
15h38
Fabrication d’un masque avec une feuille de sopalin, deux élastiques et des agrafes. Je veux faire breveter l’idée, mais Youtube m’a devancée. J’enfile une paire de gants Mapa, des palmes et un tuba.
16h31
Je suis dehors. Seule. Les rues sont désertes, la luminosité naturelle m’agresse. Autorisation de sortie en poche, je marche à vive allure.
16h41
Je croise un chien qui promène son maître.
16h45
Devant Carrefour, 20 personnes soit 50m de queue. J’attends sagement. Le silence est pesant. Il fait froid. Je découvre l’ère Stalinienne de l’ex URSS. Le vigile à l’entrée se la joue dictateur. J’ai envie de tousser, pour rigoler, mais j’ai peur de me faire fusiller.
17h08
Je pénètre enfin dans le magasin. Pas grand monde dans les rayons. Un mec s’approche de moi. Il a pas compris le concept ou quoi ? C’est pas l’heure de draguer ! Je sors ma lacrymo et m’apprête à gazer. « Mademoiselle, mademoiselle, je ne vous veux aucun mal ! » Je range mon arme. C’est juste un vieux qui cherche de l’emmental.
17h35
Sur le retour, je croise à nouveau le chien, qui s’est trouvé un autre humain à balader.
17h38
Pendant mon absence, Clara a installé un sas de décontamination à l’entrée. Je me douche au gel hydroalcolique sur le pallier.
On a de quoi tenir une semaine. J’ai même trouvé des gadgets à mettre sous l’oreiller. Par contre j’ai oublié le papier WC…
- Texte : Bahia L.
- Relecture : Clara S.
- Photo by Clay Banks on Unsplash
Episode précédent : Journal de mon confinement #4